La recherche scientifique, l'oeuvre et son utilité
Publié le 1 Octobre 2013
Mon travail est intéressant au jour le jour. Mais j'élève quelques réserves par rapport à l'utilité de ce travail. J'aime jouer avec les équations, mais j'admets que ne pas pouvoir les appliquer aux hommes et à leurs actes me dérange. Cette réflexion qu'a fait Karl Popper sur la reproductibilité et la réfutabilité comme définition de la démarche scientifique me semble correcte. Mais elle fait des sciences sociales et de la modélisation sociale un non sens. Il y'a pourtant des théoriciens de la société. C'est profondément triste car cela serait synonyme d'admettre que la science doit se cantonner à aider les hommes uniquement en intervenant dans la partie matérialiste du monde.
J'ai voulu faire des sciences sociales et le bien être des hommes est une motivation importante. Certes, selon Pascal, la substance humaine de l'homme ne se trouve que dans ses activités. Elles seules le différencie de l'animal. Les arts, les sciences, l'économie... Alors rendre heureux l'homme serait vain. Car le bonheur est une émotion, une plénitude que l'on ressent parfois, pour différentes raisons. Donner du bonheur aux gens peut prendre diverses formes. Donner un concert, donner un spectacle, rédiger des romans, des articles, produire de belles choses qui donneront aux gens l'envie à leur tour de s'illustrer car un travail les aura inspirés. Pourquoi pas. L art a l'intérêt de rester après la vie. La science aussi, si l'on a été suffisamment bon. Mais l'homme qui écrit, produit, est-il lui même heureux? La création est le résultat d'une douleur, d'un besoin de se libérer des chaines du corps pour transcender l'esprit. Toute la mise en forme qui doit rendre l'oeuvre accessible au public, c'est cela qui prend du temps, mais c'est cela qui rend l'oeuvre potentiellement connue et célèbre un jour. Ainsi cette douleur est nécessaire car sans cela, il n'y aura aucune rétribution, que ce soit pour un article de sciences, pour un livre, ou pour une pièce musical. La peinture est peut être différente dans le fait que l'esthétique est immédiate, on sait dès le premier coup d'œil si c'est ce que l'on souhaite peindre. Également pour l'écriture. Rédiger ce texte m'est à la fois agréable car j'exprime des idées qui me rongent, et ainsi me libère. Mais il y'a également l'esthétique du texte, le style, la manière d'écrire, le rythme des phrases, le choix des mots, la manière de le déclamer et de les ressentir. Et la spontanéité. Car écrire ici est comme improviser une musique avec des musiciens exceptionnels qui sauraient me donner tout ce que je n'ai nul besoin de leur demander, qu'ils devinent en écoutant mon propre jeu. Car ici, tous les musiciens sont une seule et même personne. Il y'a le risque de tourner en rond, alors peut être qu'il faut mieux se relire.
Un chercheur m'a dit pourquoi il fait ce travail. Parce que c'est ce qu'il fait de mieux. Rien de plus. Aucune volonté de changer le monde, ou bien d'apporter sa pierre à l'édifice. N'aurait il pas de volonté positive ? Comment vouloir s'investir dans l'extraction de savoir que personne ne semble avoir saisi, et le démontrer pour que chacun comprenne, et que chacun en profite, sans y trouver un intérêt global ? L'intérêt global est dans l'acte de publication lui même. Celui la même que le capital tente de changer afin qu'il ne soit qu'un rapport cachant la vérité, et apportant la preuve que notre travail n'est pas inutile, à court terme. Devoir publier régulièrement est une nécessité. Mais publier des torchons simplement pour justifier des financements, c'est non seulement une perte de temps, mais également d'une grande tristesse et inutilité pour la discipline. Car elle nous empêche au final de produire ce que nous désirons faire depuis le début, en prenant une partie de notre énergie pour des choses qui n'en valent pas la peine.